Corps en mouvement : à la recherche de l’essence d’un ritual funéraire Malgache - Biennale de la danse en Afrique: Danse au féminin - Danse contemporaine & multiplicité
- gwenrakotovaocompany
- May 29
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Le 30 avril 2026, j’ai eu le privilège de participer à la table ronde Danse au féminin à la biennale de la danse qui se tenait à l’école des sables à Toubab Dialaw en Afrique.
Ci-dessous, je propose un texte : la transcription retravaillée de mon intervention.
L’événement modéré par Dr. Aïssatou Bangoura et présidé par Germaine Acogny rassemblait des Danseuses-Interprètes, Chorégraphes, Universitaire-Chercheuse et Écrivaine du continent africain et de sa diaspora autour d’une table, et était attendu par de nombreux professionnels et artistes locaux ou venus de l’étranger.
Étaient présentes : Rosy Timas, Fatou Cissé, Hélène Neveu, et Khoudia Touré.
Être entourée de ces femmes, et l’échange que nous avons eu, m’a donné envie de partager le discours que j’ai tenu ce jour-là. Le texte ci-dessous représente un défi : celui de fixer un discours oral qui était construit d’une manière libre avec des allers-retours dans les idées. Il est donc légèrement modifié pour apporter des précisions et aussi pour faire vivre les mots qui ont été prononcés et qui me paraissent importants à faire circuler.
Ainsi, après un discours généreux et jovial de la présidente de séance Germaine Acogny, Rosy Timas et Fatou Cissé, toutes deux Danseuses-Interprètes et Chorégraphes, ont pris la parole, invitées par Dr. Aïssatou Bangoura. Juste avant que je ne sois invitée à prendre la parole, à ma grande surprise, le Dr Massamba Gueye s’est levé et m’a fait l’honneur de me présenter ainsi :
“Pardon, je précise que Gwen n’était pas dans le programme. Elle a dit : « je viens parce que dans le cadre de ma recherche, le partage est au cœur ». Je voudrais vraiment que l’on applaudisse sa détermination à participer à cet échange. Merci Gwen !”
Gwen : “Merci !”
“Merci de me donner la parole. Et pour commencer, je vais vous inviter à vous lever. À vous tenir debout. À réveiller ce corps. Parce qu’être longtemps assis, c’est aussi un défi. Prenez une grande respiration.”
Irène Tassembedo : “Ça dépend de l’âge”
Rires
Gwen : “Ah voilà ! Bougez le dos. Prenez une grande respiration, on inspire et on expire et je vous invite à vous rasseoir. »
Je voudrais d’abord remercier les intervenantes qui ont précédé (notes : Germaine, Rosy et Fatou) parce qu’elles ont tracé un chemin. Je suis une génération qui arrive, et c’est important de remercier et d’honorer celles qui sont devant.
Pour commencer ma présentation, je vais d’abord poser le contexte qui est lié à ma position dans la société. Une position en tant que femme : femme danseuse, chorégraphe, artiste et chercheuse. Aussi femme de la diaspora malgache qui a vécu aux États-Unis pendant de nombreuses années.
Je travaille avec une multiplicité qui se développe et se déploie dans mon travail. C’est une multiplicité qui d’une part représente quelque chose de très beau et qui d’autre part représente aussi des défis. Notamment le défi de se définir, cela a déjà nommé lors d’une intervention précédente (celle de Fatou) qui est de savoir où on se place.
Je vais partager le titre de ma recherche d’abord en anglais puisque c’est la langue que j’utilise pour mener cette recherche à l’université des Arts de Stockholm. Puis je tenterai une traduction. La recherche se nomme : Embodied Explorations : Investigating the essence of a Malagasy funeral ritual. Une tentative de traduction serait : « Corps en mouvement : à la recherche de l’essence d’un rituel funéraire malgache ».
Je suis Malgache et je suis aussi Française. C’est une histoire liée à la colonisation que l’on connaît. Je ne m’étalerais donc pas dessus. Ce rituel funéraire est un rituel qui est pratiqué dans ma famille et que j’ai pratiqué enfant. La rencontre avec ce rituel correspondait aussi avec mes premiers retours à Madagascar, sur la terre de mes ancêtres. Par ailleurs, la première fois que j’ai vécu ce rituel funéraire, c’était pour honorer mon grand-père dans son passage d’homme à ancêtre. C’est un évènement qui m’a marqué pour plusieurs raisons que je ne vais pas toutes citer. Mais une des raisons importantes était que, rétrospectivement, cela mettait en perspective les disparités que je traversais à travers les cultures que je porte. Je suis Malgache et née en France. J’ai donc grandi avec deux univers culturels : celui de la société française, avec ses façons de penser et ses croyances présentes au quotidien, et celui transmis à la maison, nourri d’autres repères, valeurs et modes de pensée.
Et dans ce cadre particulier de rituel funéraire, ça m’a permis de comprendre ce qui était important pour moi en termes de croyance et de valeurs. En effet, le lien à la mort définit aussi notre lien à la vie car on respecte la vie différemment en fonction de comment on respecte la mort. Et il est clair que dans cette pratique de rituel funéraire malgache, il y a un profond respect de la vie parce que l’on respecte nos morts.
Lorsque je partage ma recherche, je ne nomme pas le rituel. Aujourd’hui, je ne fais pas d’exception, je fais le choix de ne pas donner le nom du rituel. C’est peut-être une erreur. Je ne sais pas encore. Dans tous les cas, je prends mon droit à l’opacité (référence : Édouard Glissant). Le droit d’avoir une pratique, une culture et de ne pas avoir à l’expliquer. Parce que je veux travailler avec mais je ne veux pas forcément dévoiler ce que ça représente puisque dans l’idée, elle ne peut être comprise que par les personnes qui la pratiquent. La deuxième chose, c’est que ce rituel funéraire est un point de départ plus qu’une étude de recherche. Ce n’est pas quelque chose que je vais étudier, parce que c’est quelque chose qui est déjà dans mon expérience et dans mon corps et donc je ne vais pas faire une étude anthropologique dessus mais je vais plutôt travailler avec.
Pour cette recherche, j’ai plusieurs questions. Mais avant d’y venir, je voudrais remettre en contexte ma position même si je l’ai déjà fait précédemment : je suis danseuse, chorégraphe, artiste chercheuse, et mon parcours révèle de nombreux endroits géographiques : Madagascar, France et maintenant la Suède.
J’ai commencé mes premiers pas de danse à la maison, en famille au contact de quelques danses traditionnelles malgaches, j’ai ensuite poursuivi mon amour pour la danse avec la danse classique puis plus tard, la danse “modern-jazz” en Normandie où j’ai grandi, j’ai ensuite été formée à Paris à l’Institut de formation professionnelle Rick Odums, et j’ai continué mon chemin professionnel chez Alvin Ailey à New York où je suis restée une dizaine d’années pour commencer ma carrière en tant que danseuse et chorégraphe. Je rappelle cela pour en revenir à la multiplicité dans le champ chorégraphique. Je crois que Fatou l’a bien nommée, c’est quelque chose qui encore malheureusement - et c’est un grand questionnement - n’est pas tout à fait claire et définie. Cette multiplicité, elle existe et pourtant on ne la comprend pas. Il n’y a pas de grille de lecture pour la comprendre, et bien souvent, soit il faut s’adapter à ce qui existe déjà – ne pas trop faire de vague en termes d’esthétique et de concept, soit faire ce que l’on veut faire avec la multiplicité mais ce n’est pas compris, car cette esthétique est invisibilisée et donc il n’y a pas de voie pour exprimer son art avec cette qualité multiple et c’est pour cela que cette recherche me tient à cœur car c’est une manière de définir, de mettre des mots sur cette problématique, de développer un vocabulaire, en tout cas de mettre en valeur et en lumière un savoir qui existe déjà, des manières de chorégraphier, des manières d’exister dans la danse professionnelle qui sont déjà là mais qui ne sont pas présentes, visibles et soutenues du fait qu’elles ne sont pas comprises.
Dans ce but, j’ai plusieurs questions pour lesquelles je n’ai pas encore de réponses mais je vais quand même partager une question principale. Mais avant cela, je voudrais remercier la biennale pour avoir proposé cette table ronde et d’avoir posé cette question de danse au féminin. Qui effectivement nous permet de prendre la parole plus facilement. C’est une parenthèse mais avant cette table ronde, il y avait une rencontre professionnelle où principalement des hommes ont pris la parole, et il nous faut une table ronde pour que nous puissions nous exprimer. C’est un pas en avant bien évidemment mais on espère mieux.
Et donc pour revenir au sujet de la recherche, je me pose la question de : « qu’est-ce qu’un corps - et dans mon cas - qu’est-ce qu’un corps féminin avec son savoir peut apporter au champ chorégraphique ? » Et je souhaiterais ajouter aussi : « qu’est-ce qu’un corps féminin noir peut apporter au champ chorégraphique ? » On peut aussi formuler cette question différemment. On peut se demander : « qu’est-ce que travailler avec un système de croyance et de pensée qui mettent en valeur et au centre les ancêtres ? Et qu’est-ce que ce travail peut apporter au champ chorégraphique ? »
Ce sont des questions. Je n’ai pas encore de réponses mais j’ai des pistes.
La première, c’est que je mène une recherche artistique, et la particularité d’une recherche artistique, c’est que l’on travaille avec son médium, et dans mon cas, ce médium est la danse et la chorégraphie. L’approche n’est pas purement théorique. Enfin, on peut s’appuyer sur des livres bien évidemment et des modes de pensées bien évidemment, mais je mets un point d’honneur à mettre le savoir du corps en avant et donc à travailler avec la question « qu’est-ce que pratiquer d’abord fait ? » En d’autres termes : ”qu’est-ce que ça fait de pratiquer d’abord dans le studio de danse et/ou dans le théâtre et ensuite de se demander comment on peut en parler ?” C’est une manière de faire que j’explore : de d’abord faire et ensuite de penser à ce que j’ai fait, plutôt que de penser, de conceptualiser et d’écrire quelque chose pour ensuite explorer physiquement.
La deuxième chose, en lien avec cette question de visibilité et d’invisibilité qui existe à plusieurs échelles, c’est de mettre en valeur le monde invisible et explorer « qu’est-ce que ça peut révéler dans un théâtre, dans un studio de danse et dans le musée qui est aussi un lieu où l’on travaille maintenant avec la danse ». Nommer l’invisible renvoie à l’idée de montrer ce qui est invisibilisé, les voix et les corps que l’on n’entend pas. C’est aussi travailler avec les croyances que l’on a et qui sont présentes mais qui ne sont pas matérialisées.
Pour terminer, encore une fois, je souhaite remercier cette invitation de penser la danse au féminin, et je rajouterai femme noire. Non pas pour me ou nous différencier mais pour ajouter des perspectives à la réflexion. En effet, lorsque j’ai commencé la recherche, je ne me suis pas posé la question de qu’est-ce que ça fait de mener cette recherche en tant que femme car je suis d’abord un être humain. Je ne me suis donc pas plus interrogée sur cette question mais c’est en effet très important de se la poser cette question car cela apporte quelque chose. Être une femme et être une femme noire signifie que l’on est bien souvent à la marge de la société. Ce qui veut dire que l’on porte à la fois une charge de genre et une charge raciale (référence : Maboula Soumahoro) qui fait que l’on peut apporter un savoir invisibilisé à la société car on travaille avec précisions dans nos réflexions et aussi avec une certaine urgence quand il s’agit de créer du changement sociétal. Car on sait très bien qu’il faut s’atteler à changer les choses urgemment.
Et donc en quoi cette position, en tant que femme, enrichit la recherche que je mène. J’aimerais parler de la conversation que j’ai eue hier avec le grand chorégraphe et danseur Ariry Andriamoratsiresy. En discutant avec lui, j’ai eu une intuition que la connection avec la féminité était liée au fait de faire une recherche sur un rituel funéraire, c’est-à-dire de travailler avec la mort alors que mon corps est fait pour porter la vie. Il y a une espèce de sentiment, peut-être matriarcal qui est de vouloir fédérer, de vouloir rassembler, de vouloir la paix, de vouloir être ensemble et donc cela touche à la cohésion sociale et c’est tout à fait ce que ce rituel funéraire est. Il créait de la cohésion sociale. À chaque fois qu’il est pratiqué, tout le village est invité, toute la famille est invitée, peu importent les classes sociales. Tout le monde est là. À l’image de notre rassemblement aujourd’hui, on peut dire que nous sommes comme un village, ensemble, autour d’une table.
Et donc cette recherche, elle porte sur cette cohésion sociale et pose la question de qu’est-ce que cette cohésion sociale peut apporter dans le champ chorégraphique.
C’est cette recherche que je continue aujourd’hui à mener.
Remerciement à Jean-Luc Raharimanana pour la relecture



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